Pourquoi ce choix de travailler sans intrant ? Le sens et les enjeux
Oublier la chimie, laisser de côté tout additif œnologique, c’est renouer avec l’essence même du vin : un jus de raisin fermenté, tout simplement, guidé par la main de l’homme mais sans artifice. Les intrants sont nombreux dans la production classique : on compte jusqu’à 70 additifs autorisés en œnologie, dont levures industrielles, enzymes, tanins de bois, acide tartrique, et surtout dioxyde de soufre, ce “filet de sécurité” anti-microbien.
Renoncer à ces béquilles réclame un travail méticuleux à la vigne (bio ou biodynamie, vendanges manuelles à parfaite maturité, tris rigoureux), une hygiène irréprochable au chai, et une patience sans faille devant l’imprévisible. Mais la récompense est à la hauteur : un vin sans masques, sans maquillage, reflet limpide du millésime, de la météo, et du sol qui l’a vu naître. Comme le remarque Antonin Iommi-Amunategui dans Les Vins Naturels, “c’est souvent là que surgit l’émotion, la surprise, l’inattendu”. Pour le dégustateur, c’est une expérience plus immédiate, plus vibrante, parfois déroutante mais toujours sincère.
Quelques domaines emblématiques : leurs terroirs, leurs choix, leurs vins
À travers toute la Bourgogne Franche-Comté, du Mâconnais aux plateaux jurassiens, de jeunes néo-vignerons côtoient des figures pionnières. Des noms maintenant inscrits dans l’agenda de tout amateur de vin naturel et d’authenticité :
- Domaines Ganevat (Jura) : Véritable légende à Rotalier, Jean-François Ganevat cultive biodynamie et vinification sans soufre ajouté pour la quasi-totalité de ses cuvées. Sélections massales, élevages longs sur lies, aucune filtration ni collage : ses vins, qui jonglent entre cépages locaux et créations inclassables, délivrent une profondeur époustouflante. Les plus recherchés (Chardonnay Chalasses Marnes Bleues, Savagnin, Pinot noir “Julien”) illustrent jusqu’où peut aller l’expression du terroir jurassien sans fard. (Source : La Revue du Vin de France, 2021)
- Domaine Viret (Beaujolais septentrional/Leynes) : Entre Mâconnais et Beaujolais, la famille Viret (branche de Leynes) : vielles vignes en coteaux, approche polyculture et vinification 100% sans intrant, sans soufre pour une partie des cuvées (essai sur diverses micro-parcelles). Des vins juteux, frais et lumineux qui attirent les amateurs de Gamay nu.
- Claire Naudin (Magny-lès-Villers, Côte de Nuits/Côte de Beaune) : Engagée dans le bio dès 2001, Claire Naudin expérimente depuis 2010 une vinification minimaliste, parfois sans soufre, sur certaines cuvées comme La Plante Chassey. Les jus se distinguent par leur finesse, leur identité assumée et un travail d’accompagnement chirurgical.
- Julien Altaber / Domaine Sextant (Saint-Aubin, Côte de Beaune) : Référence montante, il vinifie sans intrant ni filtration. Travaille avec de nombreux vignerons partenaires du Sud Bourgogne pour tisser des vins joyeux et vivants, sans maquillage. Cuvées phares : Vico, Pet Nat, Saint-Aubin 1er Cru.
- De Moor (Courgis, Chablisien) : Alice et Olivier De Moor font parler la craie chablisienne, en bio puis en vin “nature” pur, sans soufre pour certaines cuvées, sans levures ajoutées bien sûr. Des vins d’une tension extraordinaire, portés sur la minéralité et le fruit blanc.
- Philippe Pacalet (Beaune) : Le neveu de Marcel Lapierre (pionnier du Beaujolais nature), Philippe Pacalet a conquis la Côte d’Or depuis 2001. Son Manifeste : vendanges manuelles, pas de levures exogènes, pas de collage ni de filtration, ni enzymage, soufre à dose ultra-homéopathique, parfois zéro. Moulin-à-Vent, Puligny, Corton ou Gevrey signent des rouges expressifs, gourmands, structurés mais sans cuirasse.
- Didier Grappe (Saint-Lothain, Jura) : Pionnier du sans intrant depuis 2001, il fait vivre Trousseau, Savagnin et Ploussard dans leur plus bel appareil. Didier Grappe se revendique “paysan-vigneron”, et ses rouges balsamiques, ouillés et pleins de vie, sont des trésors pour qui cherche le vin nature jurassien le plus pur.
- François de Nicolay (Chandon de Briailles, Savigny-lès-Beaune) : Figure studieuse de la biodynamie, François de Nicolay s’aventure vers des cuvées “sans rien”, notamment sur les Hautes-Côtes. Son approche : vendanges ultra-saines, macérations délicates, soufre parfois omis selon le millésime.
- Domaine des Côtes de la Molière (Beaujolais, proche Mâconnais) : Brigitte et Philippe Gard vinifient sans intrant depuis leur conversion bio, et proposent des Gamay sur granit ciselés, droits et vibrants. (Source : La Vigne)
Ce qui fait la différence : méthodes de vinification et signature des vins “sans intrant”
Travailler sans intrant n’est pas un simple label, mais une philosophie qui se vit du sol au verre. Voici quelques principes et gestes-clés que l’on retrouve chez ces domaines :
- Vendange manuelle et tris draconiens : La qualité initiale du raisin, cueilli à bonne maturité et trié pour éliminer tout grain altéré, prime sur tout le reste.
- Aucune levure ajoutée : On laisse le champ aux ferments indigènes, propres à chaque parcelle. Le vin gagne ainsi en complexité aromatique et en unicité.
- Élevages longs sur lies, : Les vins se nourrissent et se protègentnaturellement, sans ajout d’enzymes, de désacidifiants, ni de stabilisateurs.
- Soufre : Nombre d'entre eux travaillent “sans soufre ajouté” tout court, d’autres se réservent une dose minime à la mise en bouteille, surtout sur les blancs ou lors des années difficiles.
- Absence de filtration ou de collage : Les vins gardent toute leur matière, leur couleur et parfois un léger trouble rassurant.
Le résultat : une expression immédiate du fruit, de la minéralité, du millésime. À la dégustation, il faut accepter des arômes parfois déroutants (notes animales, pétillance, toucher ouaté) mais quelle vitalité et quelle émotion pour l’amateur curieux !
Où dénicher et goûter ces vins sans artifices ?
La Bourgogne Franche-Comté regorge désormais d’adresses où retrouver ces vignerons engagés. Quelques pistes :
- Chez les cavistes spécialisés : Caves du Molard à Cluny, Les Halles de Beaune, ou encore Les Ateliers du Vin à Dijon, qui mettent régulièrement en avant les vins “bruts de cuve”.
- Salons nature & bio : “La Dive Bouteille”, “Vins du Coin”, “Rendez-vous des Vins Libre” à Mâcon/Saône-et-Loire : tous accueillent la fine fleur de la région.
- Caves ouvertes et dégustations à la propriété : Beaucoup de domaines listés ci-dessus proposent des visites sur rendez-vous, à retrouver sur leurs sites ou via l’Association des Vins Naturels (AVN).
Le mot d’ordre : placer sa curiosité et sa confiance dans les mains du vigneron, goûter, échanger, accepter que le vin nous déroute parfois. C’est ainsi que se crée la surprise face à un Mâcon blancs nu, un Chardonnay du Jura non collé, un rouge nature profond.
État des lieux : une dynamique en expansion, mais un “club” encore exigeant
Combien sont-ils, au fond, à ne rien ajouter du tout au vin en Bourgogne Franche-Comté ? Difficile à chiffrer, mais on recense, selon l’AVN et des initiatives associatives comme vinsnaturels.fr, une trentaine de domaines “nature” stricts dans la région, et des centaines en bio/biodynamie “très bas intrant”. Plus de 7% du vignoble bourguignon était certifié bio en 2022 (source : Interprofession des Vins de Bourgogne/BIVB), une part qui grimpe à 18% dans la Saône-et-Loire ! Mais la viticulture “zéro intrant” reste l’apanage d’artisans confiants, prêts à sacrifier volume et résistance commerciale pour répondre à une vérité de goût… et à une exigence de travail impressionnante.
Notons : des initiatives de plus en plus transversales rapprochent les filières bourguignonnes, jurassiennes, beaunoises et “petite bourgogne mâconnaise”, soulignant la création d’un “esprit nature” régional dont Lyon (Raisin, Cave des Voyageurs) ou Paris (Baratin, Septime Cave) font la vitrine.
Pour aller plus loin : repères, livres, ressources sur le vin sans intrant en Bourgogne Franche-Comté
- Vinsnaturels.fr : la carte pratique des domaines vraiment “sans rien”.
- AVN, Association des Vins Naturels : structure militante et intermédiaire entre vignerons et public, éditrice d’un cahier des charges exigeant.
- Le Vin Méthode Nature, collectif coordonné par Antonin Iommi-Amunategui, Éditions Cambourakis
- Les pieds dans le terroir, Emmanuelle Lallement (reportages sensibles chez les vignerons d’aujourd’hui)
- Les salons : La Dive Bouteille, “Vins du Coin”, “Salon Rue89”.
L’horizon du vin sans intrant dans la région : entre passion et patience
La Bourgogne Franche-Comté compte désormais parmi les meilleures terres d’accueil du vin authentique, fragile parfois mais d’une force rare. Derrière chaque flacon “pur” se cachent un savoir-faire paysan, une recherche patiente d’équilibre, et une formidable envie de partage. Pour l’amateur à l’écoute de ce que le terroir a de plus nu à offrir, ces vins sont des révélateurs : ni parfaits, ni prévisibles, mais toujours chargés d’une belle émotion terrienne. Traversons la route, ouvrons des bouteilles, et laissons-nous surprendre.
Pour aller plus loin
- Pépites naturelles : où déguster le meilleur de la Bourgogne Franche-Comté ?
- Échapper au classique : s’initier aux domaines bio et nature en Bourgogne-Franche-Comté
- De la vigne vivante au verre : voyage dans les domaines bio & naturels de Bourgogne Franche-Comté
- Ouvrir les yeux et l’esprit : reconnaître un vrai domaine engagé dans le vin naturel en Bourgogne Franche-Comté
- Domaine, vignerons et émotions : la première rencontre avec les vins naturels de Bourgogne